Nous avons appris avec tristesse la disparition de Jean-Damien Roumieu au tout début du mois de novembre.
Il s’agit, pour l’Ecritoire d’Estieugues de la perte d’un ami. Il faisait partie de ces poètes proches de notre association qui accompagnent et encouragent son action et que nous nommons volontiers les « compagnons de route de l’Ecritoire d’Estieugues »
Jean-Damien Roumieu est né à Foix, en Ariège, en 1949. Ayant exercé de multiples métiers, parmi lesquels ceux de journaliste et de critique d’art, Jean-Damien était un « écrivain absolu » ; entendons par là qu’il écrivait sans cesse. L’écriture semblait être une extension de son être. Il écrivait, à la terrasse d’un café, tout en bavardant avec des amis. Il écrivait pendant un spectacle théâtral. Il écrivait en arpentant des sentiers à travers les vignes gardoises (il demeura longtemps à Rochefort-du-Gard), amassant ainsi des trésors de notes diverses, d’images, de réflexions, d’ébauches de poèmes.
Jean-Damien Roumieu a beaucoup publié, de la poésie surtout, mais aussi des essais. Toute son œuvre est traversée d’un souci de l’humain, questionnant les rapports de l’être et du monde, la place de l’homme dans l’univers et la dimension fraternelle qui nous façonne. Une poésie de l’amour !
Jean-Damien, toujours, a inscrit sa poésie parmi les plus hauts lignages du verbe et de la pensée, édifiant, ouvrage après ouvrage, une parole altruiste et lumineuse, convoquant dans le poème une spiritualité marquée de fertile espérance et de richesse véritable.
Tous les membres de l’Ecritoire d’Estieugues s’associent au chagrin de son épouse, Renée, et lui adressent, ainsi qu’à tous les proches et amis de Jean-Damien, leurs plus sincères condoléances…
Jean-Damien Roumieu fut plusieurs fois lauréat des Rencontres Littéraires de Cours la Ville organisées par l’Ecritoire d’Estieugues, notons, entre autres, le 1er prix de Poésie Côté Cours en 2008 et 2011 et le Prix d’Estieugues en 2011 avec un recueil intitulé « Brûlure sur le jour ».
Il a par ailleurs été distingué dans de nombreux concours, notamment, en 2005, par le Grand Prix des Ecrivains Méditerranéens, à Montpellier, avec son recueil « Ebouriffé dans le miroir », en 2008, par le Grand Prix de la Ville de Béziers avec « L’or et la cendre ».
Précisons encore qu’il a été plusieurs fois finaliste de prix prestigieux comme le Prix Max-Pol Fouchet et le Prix Jean Follain.
Prix Poésie Côté Cours 2008
Je viens à toi femme
comme s’en vient le blé à l’aube
pour être chauffé à blanc
La fièvre est haute qui déchire le voile
et refait ton visage
tel que le cri premier
l’a de grand luxe façonné
Dans l’assemblée
j’énonce ce mot simple :
je te veux je te souhaite
comme un torrent
que mes brassées ne peuvent enclore
comme un arbre dressé qui confond
la part stérile de la terre
Tu es la danse
tu es l’éclair
devenu chair
Saisons foison
maisons d’ocre et d’azur !
Tournoyante ta chevelure
assoiffées tes paupières
Déverse sur le temps à venir
l’ambre de tes parfums
Incline-toi seulement
devant qui te révèle
Tu es le fruit ouvert
sous la plus exultante
et la plus libre
de nos pluies.
Prix Poésie Côté Cours 2008
A chaque instant Le Tout le Vide
et le chaos moléculaire
Se mesurer au temps et à son amble sur les dunes
A chaque instant saisir la démesure
et offrir son labeur contre les buffles de l’absence
Oser un signe contre le gel des cœurs
Repousser l’ossuaire
d’où le jour vacillant parvient à peine à émerger
A tout instant trembler comme l’eau des fontaines
et enlacer la flamme
qui infuse en nos veines la saveur liminaire
Souffler sur les cendres où se risque l’éclat
Respirer avec l’homme se joindre à son tourment
Porter le jour de l’homme
vers la feuille indécise vers l’aube qui absout
Inspirer la courbe des chemins le rire fraternel
et ce vouloir levé qui transgresse la pierre
qui emboutit la mort et la face du Rien.
Extraits de « Brûlure sur le jour », Prix d’Estieugues 2011 (Editions La Licorne)
Tu refais délectable
l’affluence
de l’aube
Tu te prépares
à traverser le jour
Ta promesse
suit la courbe
et la naissance
de l’éclat
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Venin délicieux
O, désir !
Pourpre et poème
les fastes du repos
Nulle médecine
ne peut calmer la fièvre
qui incendie ta peau
Tu fécondes les seins
de déesses lascives
Les pierres se déhanchent
dans les crues
de lumière
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Soudain
la cascade écarlate
des lèvres de l’aimée
Jusqu’au vertige
tu bois à la lumière
Te voici prompt
saisi par la chaleur
Le zénith pour toi
se revêt de soieries
Tu nommes le désir
Extraits de « Ebouriffé dans le miroir », Grand Prix de Poésie des Ecrivains Méditerranéens 2005 (Editions Souffles)
Le cri doit sonner haut dans la gamme des aspirations. Il lui faut ébranler les rues, les boulevards. Il lui faut vivifier l’air, nous délivrer de nos torpeurs.
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Homme, homme, ton nom résonne sourdement sur le gong mêlé de la terre et du ciel.
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Nos labyrinthes sont obscurs, mais toujours bondissant l’espoir d’une rivière aux paroles de neige qui forcerait la nuit de la paroi.
Extraits de « Par la sève et le sel », 2010 (Editions de l’Atlantique)
Le poème
est buée
ton front
une semence
Une feuille
est tombée
de l’arbre
d’horizon
et c’est presque
un désastre
Aux pages roses
des salines
l’étincelle volée
aux sueurs
de l’absence
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Tu me vides
et m’emplis
M’abolis
me construit
Me consumes
me livres
ta fraîcheur
Les gisants
d’horizon
dissipent
leur mémoire
Les porphyres
sur nous
projettent
leurs écumes
Extraits de « Entre l’air et le feu », 2010 (Editions L’Arbre à paroles)
Rivières de visages,
conjurez la rudesse
de vos reflets succincts.
Que les déserts
soient envahis d’essaims.
Que le blanc de la lune
s’irise de vos rires.
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Dans le jour menacé,
tu as traversé les gouffres
les quartz et les silex.
Mon ombre tu as soif.
Devant toi l’ingénue,
l’inconcevable corps
de la lumière.
Extraits de « Dans la chaleur des mains », 2012 (Editions N&B)
En suspens
l’éternel instant
entre le triomphe
de l’arbre d’été
et les aiguilles de l’hiver
Mon corps participe
de la passion des univers
Poussière et poussière
corps tourbillonnant
Au travers du verbe
les hanches de la terre
L’intérieur du temps
la chaleur du pain
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Entendre la supplique
des faces minérales
Ouvrir des baies
dans le jour condamné
La prunelle exauçant
la mémoire qui tremble
Sur la table des hommes
ajouter le levain
Main du serment
sur une telle flamme
Comme l’arbre des jours
s’engouffrer dans le temps
Extraits de « Veille le vent », 2009 (Editions Encres Vives)
L’enfant justifie la rondeur et la langueur du sein. L’homme cherche sur terre l’ampleur de ses foulées. Le jour s’augmente de nos voix hésitantes. Comme une amante délaissée, la mer repose en son linceul de verre.
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Sans incidence, le poème ? Les flancs des villes s’édifient avec du marbre et du granit. Mais l’absolu tient sa caution de la part frêle. Glaïeul naissant dans son fourreau de cornaline, tremblant érable sous la pluie.
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Ici, là-bas, la fureur des nations, notre jour bien-aimé qui pourrait basculer. Qui affrontera le fer rigide, le diktat des fusils ? Qui fermera les mâchoires beuglantes ? Ton sein promis dans le cœur de l’été brave à lui seul la nuit incendiaire.
Extraits de « Eclat de pierre », 2011 (Editions Encres Vives)
Ailes hâtives, combatives sur la céruse de l’aurore. Chronos s’affaire. L’ombre mûrit ses anémones. Toute vendange est agréée. De l’autre côté de la frontière, l’enfant réclame un passeport d’humanité.
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Tenacement, au mitan de notre âme, le jour communautaire. Souffle imminent, indispensable au chant. Nous sommes grands de saisir les nuances sur le visage humain.
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Nous nous heurtons à l’océan, nous nous mêlons au rire de la foudre, nous marchons sur les basaltes rougeoyants. C’est ainsi, plus que dans les livres de prudence, que la vie vient à nous.
Extraits de « Trajectoire de la flèche », 2010 (Editions Encres Vives)
Chasse de ton front le frelon de l’amertume. Plutôt un pacte avec la grive, avec sa mine d’impromptue. Traverse sur son aile les orages qui s’annoncent sous le chambranle du ciel d’Août.
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Exerce-toi à la largeur du continent où marche l’homme. Gravis les pentes, franchis les fleuves débridés. Cherche les mains, suis les traces sur les remblais. Aux yeux inconsolés, donne l’éclat des primes aubes.
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Mon honneur, mon bonheur soient vôtres. Il est midi pour les veilleurs. Nous enfantons une rivière qui aura raison de la vindicte Aux abords des forteresses, visage de l’ange plus haut dressé que son péril.
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La nuit pourra venir en ses vêtures d’obsidienne. Nous aurons le temps de préparer nos lamparos et de régler notre boussole sur le lointain le plus lointain de notre cœur.
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Regard d’enfant, tu abolis les convoitises de la cendre. Nous voici forts en ta naissance. Le jour s’égrise sur le rayon de ta paupière. En notre credo, en notre danse, nous promettons une lignée impétueuse.
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Ouvrier qui passe dans la rue, repose-toi dans mon jardin. Tu as transpiré sur le basalte, tu as perforé plus d’un désert d’indifférence. Que l’existence t’exonère de la charge des mal-aimés.
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Même si la ville se convulse, ne renie pas ton chant natif. Aller par deux, faire alliance avec la foule, convaincre l’homme d’éclosion. Une allure décisive dans les venelles du matin.