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Disparition de Simone Durand

Simone Durand nous a quittés dans le courant du mois de novembre. Cette nouvelle nous a emplis de tristesse.
Sa double proximité, géographique d’une part (elle demeurait à Saint-Forgeux, à une trentaine de kilomètres de Cours la Ville) et poétique d’autre part, faisait d’elle un membre de la famille littéraire de l’Ecritoire d’Estieugues. Les occasions de rencontres n’étaient pas rares et toujours riches d’une amitié brodée de poèmes, de conversations captivantes et d’humour.
Simone, d’origine dauphinoise a effectué une grande partie de sa carrière d’enseignante à Tarare, ville dans laquelle elle avait coutume de dédicacer ses recueils, à la librairie Elyséo.
Elle a publié une douzaine de recueils de poèmes chez différents éditeurs, un roman et plusieurs autres ouvrages. Son écriture, subtile, a su porter une parole généreuse tournée vers l’humain. Ce verbe-là, souvent empreint de sobriété, n’en déploie pas moins, en un superbe paradoxe, une puissance et un écho prodigieux. Ainsi, par la grâce d’images toujours renouvelées, la poésie de Simone semble-t-elle toujours partagée entre la simplicité de sa forme et la grandeur de son propos.
A l’Ecritoire d’Estieugues, nous garderons tous en mémoire le conversatoire de poésie contemporaine qu’elle avait animé en 2018, à l’occasion du Prix d’Estieugues qui venait de lui être décerné. Après avoir rapidement évoqué sa poésie elle avait souhaité ne pas s’appesantir sur elle et parler plutôt de la poésie et des poètes qu’elle appréciait ; c’est alors qu’elle s’était lancé dans un long développement sur Jean Genet, sa biographie, son écriture. Nous avions à cette occasion découvert une femme passionnée, hantée par cette parole poétique qui semblait l’animer au plus profond de son être et, tous, nous avions ressenti cette émotion immense qui l’habitait tandis qu’elle lisait des extraits du « Condamné à mort ».
Les membres de l’Ecritoire d’Estieugues présentent à sa famille, ses amis, ses proches, leurs plus sincères condoléances…
 
Lauréate de nombreux concours de poésie, notamment le Prix International de la Ville de Milan en 2003, Simone Durand était une fidèle des Rencontres Littéraires de Cours la Ville. Outre plusieurs places d’honneur dans toutes les sections de notre concours elle a été distinguée en 2018 par le Prix d’Estieugues pour son recueil « Passerelles du vivant » Elle fut également lauréate de Poésie Côté Cours en 2007, 2014, 2016, 2020 et du Prix Courte Plume en 2004, 2005, 2013, 2017 et 2020. Précisons que la section « Courte Plume » impose un thème, différent chaque année, en outre, le poème proposé par les concurrents ne doit pas excéder quatre vers ou lignes.

 

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Prix Courte Plume 2004 (thème : sable)

Sable,
Coulée d’éternité
Quand naissent sur la dune des méditations d’ambre.
 
Prix Courte Plume 2005 (thème : le masque)

Derrière son masque d’Arlequin triste
Les ailleurs bleutés de l’enfance.
 
Prix Courte Plume 2013 (thème : visage)

Fugitive empreinte de temps
Visage de passage
Soudain déifié.
 
Prix Courte Plume 2017 (thème : le secret)

A l’angle des volets clos
La transparence d’un souffle
Dans le secret du silence.
 
Prix Courte Plume 2020 (thème : musique)

Concerto d’automne.
Un plaqué d’accords
Sur une forêt de cuivres.
 
Prix Poésie Côté Cours 2007

Dérives d’automne
Joutes chamarrées de vendanges explosives,
Puzzles inachevés de pressantes semailles,
Rentrée d’un enfant triste en tablier de brume…
Le cœur se met en berne dans les sillons d’antan,
A l’encablure des ans,
Sur le tarmac des soirées solitaires
Où se délitent les mots fanés, les mots pleurés,
Les mots lourds comme dalles de granit,
Les mots que l’on replie dans des boîtes précieuses
Et tous ceux avortés que l’on aurait dû dire
Dans les halls de gare et les embarcadères,
Au seuil des partances d’aventures sans retour.
C’était nous, c’était eux, dérivantes chimères,
Dédicaces blessées dans le dédale obscur
De nos mémoires fragiles
Et le geste – fossile de l’adieu des mouchoirs.
 
Prix Poésie Côté Cours 2014

Mémoire.
Conservez-vous mémoire des voiles sous le vent,
D’un visage égaré au large d’un vin triste ?
Conservez-vous du temps le grave paradoxe
Et la ligne éclatée au-delà de vos livres ?
Eternité d’un lieu qui s’use dans l’oubli,
Frémissement d’un rythme que vous alliez danser,
Résonnance muette d’un âge dérobé,
Citadelles-miroirs de nos corps gris d’années.
 
Prix Poésie Côté Cours 2016

Partir
Partir, échevelée de brume
Ponctuée de nuits qui chancellent
Dans l’ivresse des lunes bleues
Unique, libre
Levée de ciel à mains nue
Cœur de soie tendue
Au-dessus des fêlures des chemins.
Partir, Orion recherché
Au-delà des flammes étoilées
Geste absent du demi-tour
Dans l’abandon des fleurs après la fête
Et des enluminures qui sombrent
Entre griffes d’années.
Partir, errance rouge
Insolente de vent
Etourdie d’inconnue.
La laine de ton corps
Doucement cardée
Pour tout bagage.
 
Prix Poésie Côté Cours 2020

Tristesse
La faisaient pleurer
Ces claques de vent ivre
Quand le jour sombrait
Comme un immense oubli
Dans le déteint du ciel
Et la question des incertitudes
Revenaient dans le mou d’un peut-être.
 
Extraits de « Passerelles du vivant », Prix d’Estieugues 2018 (Editions la Licorne)

Dans le vif du passage
D’un filet d’oiseleur
Sur les ailes tremblantes
Des profondeurs du vide
Au regard d’horizons
Transparence marine
Echelons de nuages
Vagabonde impulsive
Ta peur que tu nourris
comme une bouche avide.
**********
Où il n’y a que le vol haut plané
D’un rapace
Et la prédation d’un regard aiguisé,
Où il n’y a que la descente vers la vallée
Dans un gémir de cailloux roulés
Au tu des alpages
Où rien ne s’oppose.
**********
Ne me rappelle pas
La gazelle aux yeux tendres
L’infini des étreintes
Intimes des nuits fauves ;
Ne me rappelle pas
Le vent des forêts brunes
Au lâcher de nos reins.
Tourne large au-delà du destin
Et ne regarde pas
Cette amarre rompue
Cicatrice, douleur portée là où s’ouvrait
La maison de ma mère.
***********
A la découpe du jour
Une aube reposoir de paix
Boulée à l’ornière du matin.
Un reflet blond s’égare
Entre les mains prédatrices
D’un ciel impatient.
 
Extraits de « Jusqu’au vertige des éphémères » (Editions CIM )

Des pensées au long cours
Sur l’éventail noir
D’horizons qui se cherchent.
Des mots en tourbillons voraces,
Des mots qui se froissent
Dans la course insensée
D’arborescence obscure.
Abîmes sans rivage,
Nuage ébouriffé
Sur sa robe émeraude
Qui défie l’automne.
**********
Sur des enjeux inaccessibles
Le fond d’un val adolescent
Où guerroient nos contraires.
Aptitude à refouler la présence de l’arbre mort
Dans ce dépassement de la lumière
Qui s’enfle et se délite
Jusqu’au vertige des éphémères.
**********
Permettre la présence consciente
Dans la marche suspendue à ses opposés
Et devenir disciple du Vivant,
Levain de fulgurance,
Connexion entre l’aube et la nuit
Alchimie du regard
Et le souffle épineux du chemin
Devient vérité de diamant.
**********
Economie d’être
Dans l’embrasure de propositions stériles.
Plein vent dans déchirures de voiles égarées
Sur océan de pierre.
Sans considération excessive
Pour les citadelles d’ombre
Quand ses projets assènent
Des saisons qui s’opposent.
**********
Graphisme de ses cils,
Alangui sur nuit duveteuse
Dans le balancement régulier
De son souffle.

Extraits de « De cœur, de pierre, de sable et d’eau », 2005 (Editions La licorne)

Etre pauvre comme le néant
Et se tenir là, où naît cet étrange désir de vie.
Entendre le pas des invisibles,
A la limite de l’intemporel.
Jardin secret de nos propres errances…
Accomplir la grande révolution cosmique dans la
transparence des symboles
Là, où l’euphorbe bouscule le sable
Et pousse son ombre, vaille que vaille.
**********
Ici, l’homme se retrouve lui-même,
Dans le cycle complet de ses contradictions.
Passage à vide et trop plein de Soi.
Chaque pas efface une frontière.
Etal de pierres, étal de vent,
Visages de pierre, visages de temps.
Entrelacs de pensées, lacis d’oraisons…
Il marchera encore et il deviendra
L’ocre de la terre,
La vibration du minéral.
Le regard droit, il connaîtra l’attrait lumineux du vide,
L’œil du silence, derrière le feu des solitudes,
Quand les horizons mauves éclateront leur bogue.
**********
Touaregs
Ils avaient capté dans leur souffle tous les souffles des pierres,
Tendu leurs mains aux nuages,
Et s’étaient accordés à la méditation des étoiles.
Entre lumière et ombre,
Entre sable et rochers,
Entre le plus et le moins,
J’ai suivi l’étirement doré de la caravane au soleil couchant,
Et l’écho longuement blatéré de la chamelle blanche
Entre les parois du canyon,
Comme un adieu butant sur la contremarche du destin.
Asseoir son ombre sur des créneaux en ruines
Et laisser passer, encore et encore…
Ils ne se sont pas retournés :
Leur regard avait déjà franchi la passe blonde du vent.
Leur burnous… habit d’apparat…
Ils étaient attendus à la table des rois…

Extraits de « Trois fois passera …», 1986 (Editions Claude Bussy Promotion)
 
Dans la transgression des saisons
Passait la lente migration des femmes gravides
Tendues dans l’élan obscur de leur ventre
Rivetées aux forces souterraines
Apaisées dans la création subliminaire.
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Qu’elle soit reine ou bien pocharde
Le même geste de tendresse
A la tempe de l’homme
La même main guérisseuse
Au remontoir des détresses.
**********
L’horloge tresse des heures cassées
Des heures rondes plaquées au mur des salons vides
Elle a laissé son sac à main ouvert sur le fauteuil…
Derrière la vitre, l’automne s’étale dans l’indécence
pourprée des éclosions-vulvaires.
**********
On cautionne le temps
Dans l’étreinte éternelle des soirées indivises.
Sur les pavés des aurores mortes
Au-dessus des lits des pucelles
L’arbre-fétiche, étal dans ses longues
tribulations depuis les ères immémoriales.
**********
Elle s’accroupit sur la table,
Sexe gerbé d’éternité,
Blondeur d’appels dans l’offrande renouvelée,
Prototype d’une soirée lunaire,
Vapeurs incandescentes de ses forces occultes,
Vagabonde d’amours sans scrupules,
Ouverte aux dieux têtus des beuveries aveugles,
Tous les bourgeons éclatés
Sur la pleine saison de ses cuisses,
Tous les chants mystiques des forêts sur sa croupe cosmique.
 
Extraits de « Les pantins éborgnés », 1973 (Editions Chambelland)

Feu de neuf cent mille soleils sur les ailes d’Icare
Les filles effeuillent leur cervelle avec leurs vêtements
Comme si ce n’était pas suffisant le duel des étoiles.
Il fallut encore que la terre s’en mêlât.
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Je t’appelle de très loin
Des soleils piétinés
Et des genêts flétris
Je t’appelle de mon nuage d’améthyste
De mon vallon de verre
Des volcans qui vont naître
Dans le viol des sources.
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Le chat ronronne sous ta main et décante le fleuve vertical
De l’absence
Qui voudra boire le sirop d’orgeat conservé au frais des casbahs ?
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Ce printemps trop précoce, sève qui monte et qui s’affole, cet air trop léger et tout ce ciel en
mal de bleu et cette grande fleur avortée à la nuit.
Quels mots, quelles phrases pourraient décrire la solitude des ombres, l’immense désarroi du
crépuscule, le trapèze des cœurs et le temps vulnérable.
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Les princes ont connu l’exil
Tandis que les vierges refleurissaient comme grappes à fouler.
Les violents virent la mer gonfler leurs génitoires
Avant de les détruire.
Ils ont tendu leur arc
A la strophe du désespoir
Toute la splendeur des couchants
N’a pas secoué le joug des bœufs au puits des labours.
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Je croyais abattre les montagnes
Pour ne pas perdre ton visage.
Je croyais écraser tous les ans
Qui flétrissent les bouches.
Que la blanque n’en finisse plus…
Et me voici pieds nus sur mon bâton de mendiant.
Les larmes ont tant vieilli les femmes.