Page title theme 600

Corps de la page

Extrait des recueils des poètes amis de l'Ecritoire

JEAN-LOUIS BERNARD
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
[QUATRIEME DE COUVERTURE]
 
"Marcheur, il n'y a pas de chemin" a écrit le grand Antonio Machado. Et justement, en espagnol et en portugais (langues des premiers découvreurs des Temps Modernes dont les buts initiaux ne furent jamais atteints), "destination" se dit "destino".
Les chemins qui ne mènent pas sont monture de l'errance, somme de fragments d'espace et d'éclats de temps, annihilation des frontières devenues promesses d'immensité. On revient en arrière, on se trompe, on rencontre, on abandonne : l'égarement donne à vivre à la saignée de l'instant, en bordure permanente de l'éphémère.
Les chemins qui ne mènent pas sont les seuls qui nous laissent en proie à la stupeur originelle. Nous perdant en eux, nous entrons en poésie, cette suite de signes permettant de continuer la trace du hasard, cette alternative désirante au monde, quelque chose de l'ordre du lâcher-prise, qui, donnant sans cesse rendez-vous à l'inachevé, reviendrait ainsi à des sources dont nul ne sait la naissance.
 
Cahiers des chemins qui ne mènent pas
 
[EXTRAIT]
 
    La traversée de l'arc du temps sera rude m'a dit le nocher. Il ne faudra faire allégeance ni aux promesses qui se tavèlent dans la turbulence des jours, ni à l'étreinte des apparences, pas davantage à la stridence des chemins de feu ou à quelques sagesses paresseuses. Je commençais à regretter l'éphémère des embruns et ces moments incertains où le geste devient voyage. Les horloges se brouillaient, vaisseaux aveugles celés par la permanence d'un cri venu sans doute d'un ciel sans abri qui rejoindrait le gouffre.
    Apprendre à raccommoder les heures, à voir passer les jours au tracé des averses, psalmodiait-il. Il suffit d'un geste fouetté de pénombre pour démasquer le présent et attiser la souvenance du nom. Et n'oublie pas : entre l'errance et les semailles, la lenteur.
    A l'heure dite, le nocher n'était pas au rendez-vous. 
 
***************
 
    Il va falloir nous couvrir de secrets et de sentes pour éviter que la neige ne cautérise trop vivement nos brûlures. Il va falloir ouvrir sur nos corps de poussière des fenêtres fragiles pour déjouer l'ultime subterfuge de l'ouragan. Il va falloir réapprendre le souffle du granit pour que notre barque de pierre puisse voguer sur l'improbable. Il va falloir comprendre que le temps s'ébrèche et que la distance entre l'homme et le galet est écart touchant à l'essence des choses. Il va falloir patienter dans l'épaisseur du silence, là où seule la parole est énigme, parole de sable sans un seul mot qui écope la douleur.
 
***************
 
   Que vouloir lorsqu'on prend une route qui permet de perdre son temps (c'est-à-dire de s'égarer avec lui) ? Route qu'on gravit pour se donner corps et sur laquelle seuls les déserteurs peuvent déterrer leur identité. Ni sextant ni boussole, juste le Rien, l'orient perdu. La nature qui absorbe, le lieu qui immerge.
    Voyage dans la geste de l'air et du sang, dans l'épais d'un paysage silence où se calligraphiaient les hasards, jambes de part et d'autre des méridiennes de solitude. Hypnose sensorielle de lumière et de nuit, de mots et de silences, et de sons en dehors de toute référence.
    Poser pied sur la trace qui n'est pas encore. Se perdre dans le jeu des rencontres et des adieux, son reflet en bandoulière, pas celui qu'on cherche mais celui qu'on fuit et qui ne nous fait prendre conscience que de notre propre discordance.
 
_ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _  _
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
[QUATRIEME DE COUVERTURE]
 
    Le silence est un langage qui permet de dire ce qui n'est pas dit : il libère ainsi le secret, ce secret qui doit exister dans toute écriture vraie (René Char l'appelait "l'étui de la vérité"). Fourmillement d'inquiétude répondant au chaos du sens, il déconnecte les effets de leurs causes pour en restituer la saveur nue.
    La poésie, c'est accepter les silences qui se glissent dans la cadence intérieure, jusqu'à la formation d'un silence lacunaire qu'on écoute à l'intérieur de soi-même pour pouvoir ensuite le faire ricocher entre les mots. Elle est ainsi (avant tout, peut-être) un territoire d'accueil pour nos silences en faisant place à ce qui n'est pas formulable, à ce qui, pour advenir, a besoin de l'instant.
    Elle part du silence et y retourne.
 
 
Ce lointain de silence
 
[EXTRAIT]
 
C'était aux temps illustres
où nous buvions le philtre
des lunes montantes
pour déchiffrer le jour
 
sur nous défilait
la genèse des lieux échus
où glissaient les châtelaines
si lentes si
insoupçonnées
 
la mémoire des nuits
s'épuisait
dans nos stridences
 
aurions-nous dû alors
permettre le reflet
avant que se fortifie
l'arche de solitude
 
***************
 
Perclus de mots rouillés
et de brumes ingrates
j'attends l'éclair
 
silence diluvien
aux ailes de l'abîme
 
sur l'eau lente
passe
un collier d'ambre
et de regret
 
à terre perdue
je compte les collines
dans le lamé de l'aube
l'heure cristallise
sous la braise et le givre
 
silence à recoudre
sous son écorce de pierre
 
***************
 
Respire
l'imperceptible
 
dans le sommeil des granges
ou juste
au frémi du ressac
 
cherche
le germe d'un salut
dans l'inquiétude du
langage
 
mots chandelles
excédant la nuit
mots séides
des choses incertaines
 
ne laisse pas le vide
se ternir
 
***************
 
Bris du temps
les noms
se décomposent
 
et aujourd'hui s'oublie
 
souvenirs tessons
émiettés si loin de
nos amers
 
courbure du temps
vestiges des vertiges
 
à sa tige
le désir
juste un souffle
 
ligne droite du temps
nulle part nous mène
 
limpide
et
inflexible
PATRICK DEVAUX
 
 
[PREFACE]
 
Sensible, pudique, mais criant de vérité contenue, est ce bref récit d'une enfance brutalisée sans autre motif ni excuse que l'ivrognerie d'un beau-père violent.
 
C'est par le biais d'une poupée ensanglantée, désarticulée, que l'auteur témoigne de la condition faite à son corps d'enfant : le jouet des brutalités.
 
A travers la poupée maltraitée, son objet, lui-même se défausse des coups qu'il endure : son être n'est pas en cause. Punching-ball de son beau-père, il s'abstrait du souffre-douleur dont il tient lieu.
 
C'est grâce à une bibliothécaire bienveillante qui l'attend, et de ce fait, l'espère, qu'il est introduit au domaine des livres. A travers leur sésame, il peut se sentir accueilli au monde comme au giron d'une culture.
 
Cela fait d'une vilaine histoire, d'un silence dont il fut forcé d'être le complice en prétendant qu'il était tombé dans les escaliers, l'échelle d'une parole prenante et, c'est sa victoire, en définitive douce, portée à l'écriture.
 
Rien de larmoyant, mais un récit poignant, d'autant plus pathétique qu'il est criant de vérité, et cependant, par sa discrétion, feutré, résolument démarqué de la brute.
 
La plume du poète fait à l'ordure l'injure de son élégance.
 
 
De Porcelaine
 
[EXTRAIT]
 
Ce paysage était curieux.
 
Comme du déjà vu : quelques palmiers, une bande de sable blond, de vagues barques et une mer verte...
 
J'étais, cette fois, au bout du monde, au bout de moi.
 
J'y étais sans l'avoir voulu. Sans intention personnelle.
 
Je ne me souviens pas d'avoir eu, fût-ce une seule fois, une quelconque intention personnelle.
 
Simplement, le miroir avait dit : "ok : cette fois-ci, tu pars" et j'avais obéi malgré quelques réticences de dernière minute et cette fausse impression de ne pas vouloir arriver à clore les valises.
 
Mais pourquoi clore puisqu'on peut dire fermer ? Simplement, la première idée nomme, ou plutôt évalue, et la seconde suggère ou apprécie.
 
***************
 
C'est peut-être comme cela qu'on se plante...
 
En vérité, on n'en sait rien. Tout est une question de proximité et de moment.
 
A noter toutefois que si on dit : passer un bon moment, on ne dit pas : passer une bonne proximité.
 
Pourtant, si tu n'étais pas passée si près de moi, je ne t'aurais jamais fait d'enfant. Ou plutôt, je ne me serais jamais laissé faire un enfant. 
 
Pour ce qui me concerne, mon avis eut été amplement suffisant, mais mon miroir n'était pas du même avis que moi et je n'allais tout de même pas le changer de place à chaque cillement de paupières...

Trop risqué...
 
***************
 
J'avais donc clos les valises, tout disposé à rencontrer, au bout du monde, entre les palmiers, l'idée que j'avais commencé à me faire de moi-même.
 
On est fort seul dans des moments pareils. Tout est vraiment à faire, à inventer...
 
J'avais laissé le doute chez moi, seul avec le bureau, la chambre, l'espace libre entre elle et moi, l'éternelle attente du mot manquant, l'angoisse de celui en trop.
 
Bref, si je ne m'étais pas taillé, c'était superbement imité...
 
L'imitation suggère la copie, quelque chose d'approximatif, d'aléatoire, raison pour laquelle j'avais pris, quelque part, un avion.
 
Tout avait donc commencé avec le sourire de l'hôtesse de l'air, une ceinture attachée le temps d'un décollage un peu serré dans le dos, un itinéraire tracé sur une TV placée en hauteur entre les rangées de fauteuils et ... beaucoup de patience.
 
J'ai horreur d'attendre et c'est ce qu'on fait le plus en avion... pendant le vol.
 
_ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _  _
 
 
 
[AVANT-DIRE]
 
On entre dans les poèmes de Patrick Devaux par une fenêtre éclairée de lune.
 
Ses mots très simples s'échappent comme du sable entre les doigts, et le poème est là, tel un cadeau, léger, profond.
 
La verticalité de l'écriture donne une touche de petit vertige délicat, arachnéen, fragile. 
 
Il chuchote plutôt qu'il n'écrit et c'est cela qui fait sa force !
 
Nous sommes tous des morceaux du soleil ...
 
Voilà une belle invitation à découvrir ce recueil où confluent le silence et les anges ...
 
Partons avec lui au large de nous-mêmes.
 
 
Partage de la nuit
 
[EXTRAIT]
 
yeux fermés
 
mon rêve
éveillé
 
dessine
la douce blancheur
nocturne
des pelouses
 
autant
de
silence
 
en appelle
aux grands cris
 
***************
 
pure
et
belle
 
nuit 
étoilée
 
qui
 
costumée
de
galaxies
 
ressemble
à
 
un jardin
à
la française
 
***************
 
les poètes 
ne disent
pas
tout
 
de 
leurs fenêtres
ouvertes
 
sur
leurs quatrains
 
de
sorcellerie
 
***************
 
le monde
de
la nuit
 
purifie 
le temps
 
paraphant
la haute cime
des grands arbres
 
d'un cri
d'effraie

 
JACQUY GIL
 
[PREFACE]
 
Jacquy Gil travaille la pérennité avec la patience apprise des gens de la terre, des frémissements solaires, des cailloux du chemin.
 
C'est un poète qui regarde, prosaïquement, vers le ciel.
 
L'approche humaine de Jacquy Gil se fortifie au bonheur de s'être complu dans plusieurs vies.
 
Dans cette prose poétique, maîtrisée telle la tapisserie d'un ciel étoilé, notre gourmet d'éternité, aussi astronome amateur, est surtout un grand poète de proximité.
 
Ce pèlerin fixe qui marche dans sa tête est un druide du Sud, à la serpe aiguisée d'une gouleyante humanité. Intuition, intelligence et sensibilité donnent à sa poésie une grandeur universelle. 
 
 
Chemins suivi de Ressauts
 
[EXTRAIT]
 
Et c'était là un grand bonheur que d'entendre le silence se répandre jusqu'à l'horizon... Allait cette rumeur à laquelle s'associait le chant des cigales et des oiseaux. Et tant d'autres encore, sur la terre, dans les airs, et qui s'appellent, se répondent...
Heureux moments s'ébruitant bientôt de pensées profondes, d'attentes prometteuses. Instants tels que je les avais souvent imaginés, prenant corps enfin, usant de tous leurs espaces.
Plénitude, soudain... Et le bruit des cailloux résonnant sous mes pas.
 
***************
 
Les papillons virevoltaient sur le chemin... L'été allait encore d'une allure incertaine, mais le soleil y participait déjà avec toute son allégresse. Le vent léger, qui buvait à gorge chaude la rosée, laissait derrière lui les prémices d'un questionnement auquel je ne pouvais désormais me soustraire.
A la simple ambulation s'était substituée une soif d'absolu. Exigence donnant aux couleurs de la terre celles de l'azur ; labeur dont seul l'esprit était le maître d'ouvrage.
Ainsi, peu à peu, quelque chose se construisait sans que nul plan ne soit venu en révéler auparavant l'importance.
 
***************
 
Au muret, le perdreau chantait encore... Lorsque je le surpris, il courait sur le chemin auquel je venais d'accéder, juste à l'instant précis où le soleil y posait aussi ses pas - et son enthousiasme !
Ainsi, allions-nous désormais, de conserve, animés par un même présent, mais qui ne se manifestait pas de la même manière.
Le soleil en déversant sur le sol sa lumière ; le perdreau en se dérobant à ses propres craintes ; et moi en essayant en vain d'arracher quelques mots à l'indicible.
Restait à savoir qui le premier des trois fléchirait l'allure.
 
***************
 
Les chemins ne nous disent jamais où et quand nous allons nous perdre, mais ils nous disent pourquoi tout en nous force vers l'inaccessible et nous amène donc à nous égarer.
Ainsi les pierres sont-elles ici de vieux pas perdus dont les rêves ont fini par se figer. Murettes ou cairns dressés par nos propres mains, elles ont certes oublié nos aspirations profondes, mais nous portent toujours au-devant d'une croisée ; vers une nouvelle sente à prendre et que notre esprit nous demande instamment d'explorer.
 
_ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _  _
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
[QUATRIEME DE COUVERTURE]
 
L'auteur nous emmène ici au coeur de sa garrigue natale qu'il parcourt incessamment, lieu de ressourcement, de médiation profonde et de questionnement.
 
Le matin était parti d'un cri radieux 
 
[EXTRAIT]
 
Ici passait jadis une rivière... Le monde en était à ses premiers balbutiements, paroles encore fluides déposant au hasard des méandres notre part future à dire.
Ainsi courait déjà un peu de nous-mêmes. Flot impétueux laissant derrière lui des chemins à suivre à nos pas à naître.
Et du temps aussi, pour que, devenus, nous puissions recueillir çà et là tout ce qui est en mesure de transcender la marche ; mots nous menant au-delà de nos mains, de nos yeux, et se déversant peu à peu dans le poème. Langage toujours en partance et prêt à donner au verbe l'eau, l'air, le feu, la terre...
Tout ce dont a besoin la Lumière.
 
***************
 
Ce matin-là les pierres arboraient d'étranges écritures. La nuit avait ouvert son grand livre à un monde encore inconnu au nôtre.
Et pendant que le soleil montant donnait vie aux signes, que nos yeux s'étonnaient de ne pouvoir les traduire, ombres et clartés prenaient le parti de l'indicible, en accentuaient le langage, imprimant ainsi quelque hâte à son élan ; comme si une page - celle qui jusqu'ici avait étalé notre histoire - devait être tournée impérativement.
 
***************
 
Le crépuscule empruntait au crépuscule. Il y avait du coucher dans le lever, du lever dans le coucher, quelques touches d'un flamboiement qui donnait un début à la fin, une fin au début.
Entre les deux, la vie s'enchâssait, hésitante, commençant par ce qu'elle aurait dû terminer, terminant par ce qu'elle aurait dû commencer.
Et le temps, chaque jour, bouclait la boucle. Serpent se mordant la queue : le futur rattrapait le passé, le passé rattrapait le futur...
Tout l'élan du monde ! Immuablement régi par un cycle, où l'on va d'où l'on vient, où l'on vient d'où l'on va... Avec pour seul repère le présent : toujours en retard, faute d'être en avance.
 

IDA JAROSCHEK
 
[PREFACE]
 
    En "une seconde / d'inexplicable silence" prend forme le poème, prend essor une voix qui nous dit avec justesse et retenue "l'étirement des formes / ou resserement des plis // pour atteindre la rive / du corps effacé" là où se nouent la beauté du monde, son rayonnement, sa fraîcheur sensuelle.
    "ici soudain", distingué par le jury des lycéens du Prix des Trouvères 2018, nous permet d'effleurer l'intensité et la profondeur d'un désir, la force du manque et la vigueur d'"une eau partagée / entre soir et absence"...
    En quelques textes superbes de sobriété, Ida Jaroschek tisse une poésie exigeante qui laisse au coeur du lecteur quelques traces émerveillées, inaltérables, parce qu'elles dialoguent avec ce qui, en chacun de nous, façonne la trame intime de nos existences pour "une durée / un espace // où saisir / immobiliser la clarté".
 
 
ici soudain 
 
[EXTRAIT]
 
seul le vent
est un oiseau 
 
à la frontière du visible
mouvement dans l'air partagé
l'éclat des floraisons
 
frémissement
à faire trembler la fixité des couleurs
 
 
au ciel inversé
celui qui regarde
n'est pas visible
 
seul le vent
seul l'absent
 
a laissé ici son regard
la possibilité d'un chant
 
***************
 
ici soudain
ce qui fait taire
des centaines d'étourneaux
 
une seconde
d'inexplicable silence
 
apnée du monde
 
quelque chose dans l'air
imperceptible sans doute
 
et si tu poses ta main
sur ma bouche
 
je m'abstiens d'oiseaux
 
***************
 
si
jamais ne finissait l'été
 
à regarder la mort
s'avancer
 
ses ombres violacées
ses tavelures
 
ranimer le soleil
à pleine peau
 
à grands cris
 
et s'aveugler 
à tout l'or transmué en ses grains
 
***************
 
tendres et mûris
 
ma pulpe
tes odeurs de buisson 
 
grains et ronds
 
ce qui s'enroule à la nuit
des vignes folles
 
des émois
 
l'été, son grain
la peau
 
CHRISTIAN PEREZ
 
 
[PREFACE]
 
La lecture du recueil "J'ai rêvé d'un jardin où nos pas se promènent" à peine terminée ce sont ces quelques mots de Chantal Lammertyn :
"La Poésie c'est quand ? La Poésie c'est où ?"
qui spontanément me reviennent en mémoire.
 
La réponse est simple :
La Poésie c'est maintenant, la Poésie c'est là, puisque celle-ci s'inscrit , dès le titre, dans un bel alexandrin dont la conception mélodieuse évoque d'indéfinissables empreintes dans un jardin immatériel.
Ce livre, où le froid, la neige et la mort prêtent au poète le courage "d'ensemencer l'air" afin que la main, si proche de l'amour puisse vers l'invisible libérer la chair des mots, est l'oeuvre solide et belle d'un auteur modeste en sa démarche.
 
"J'écris pour si peu. J'écris pour quelques-uns..."
Aveu d'une discrétion que l'obtention du Prix des Beffrois 2017, nous l'espérons, fera mentir. Comment en effet rester insensible au poème de Christian Perez quand celui-ci se nourrit du bord des routes, du murmure des sables, de la voix des rivières, quand apprivoisant les sources sur son coeur l'auteur parvient à saisir la parole des arbres, à converser avec leur ombre ou à entendre les oiseaux parler sous la torture des épouvantails...
 
La langue de Christian Perez est celle de la Poésie, celle qui s'élargit à l'heure de l'absence, celle que la mort amplifie d'une clarté, à l'image de ces fenêtres éclairées du dedans d'elles-mêmes, celle qui jaillit du cri de la douleur au point d'anéantir la beauté, celle qui se méfie du baiser de la neige, celle aussi qui consent à s'inspirer de la philosophie de l'arbre, ce lien d'entre terre et ciel qui sait la mort appliquée aux desseins victorieux de ses besognes obscures.
 
... Sur la vitre, le bleu pâle du visage de mon père, ce vieil enfant qui lutte... contre la cruelle et disproportionnée étreinte de la mort... Je ne ferai plus ce voyage / qui conduit de mon corps / à la cendre du tien...
 
Tu cries soudain / comme un incendie / trop visible
qui consume l'écorce d'un poème / et embrase la page / avant de rayonner / sur la douleur.
 
En ce livre, où alternent harmonieusement poèmes et proses, Christian Perez, qui a su comme il en donne conseil attendre la décrue du langage, est de ceux qui à la façon du savoir-faire des arbres, avec élégance, s'approche du soleil.
 
 
J'ai rêvé d'un jardin où nos pas se promènent
 
[EXTRAIT]
 
Avant que la nuit
Ne vienne m'ôter tout courage,
J'ai risqué quelques mouvements de neige
Vers l'invisible de ton corps.
J'ai évalué le privilège 
Que j'avais à m'approcher de toi
Sans le mandat des arbres
Qui peuplent ta forêt.
Tu fus clémente à mon désir.
(J'eus simplement à retenir un scintillement des
mains qui m'aurait ouvert cette ultime fenêtre).
 
***************
 
C'est à peine
Si sur nous 
Tout au bout de l'hiver
Une neige habillée de patience
Tombe, fragile
Comme détachée
De tout enchantement.
 
***************
 
Elle sait
Qu'elle ne peut vivre
Plus longtemps
Sans l'évidence du ciel.
A tout bien considérer,
L'espace entre l'obscure patience
Accordée à ses vertiges
Et les sentiers lovés
Dans le silence des pierres,
Sont infranchissables.
 
***************
 
Entrer dans la mêlée des corps,
N'était-ce pas ce que j'avais souhaité autrefois ?
Consentir à la fatalité des rencontres, 
Au déterminisme d'une chaîne
Dont un maillon vous relie à un autre maillon ?
Maintenir la vie hors de terre
Comme une tige tremblante
Souffler sur les cendres phosphorescentes
Jusqu'à entrevoir le bout de la nuit ?
Et aujourd'hui partir sans dire un mot
Comme un fleuve qui remonterait vers sa source
En quête d'une perpétuelle enfance.
 
CHARLES SIMOND
 
[QUATRIEME DE COUVERTURE]
 
Miscellanées nom féminim pluriel. Mélanges scientifiques ou littéraires. (Petit Robert)
 
Comme Prévert (auteur de "Fatras"), Charles Simond revendique avec détermination l'idée de mélange. La grande brocante de la vie n'est que salmigondis, amas, brassage, alliance, rupture, méli-mélo, fatras, assemblage, fouillis, métissage, intrication... toujours foisonnante et déconcertante. Foin des professeurs Nimbus qui frappent le monde d'alignement - la littérature, hélas, n'y échappant pas - instituant un culte à Sainte Uniformité.
Quant à la littérarité, l'auteur la requiert comme un antidote jouissif à la littérature dite moderne, rédigée avec la centaine de mots de la concierge virtuelle, et devant laquelle se pâme la médiocrité médiatique contemporaine.
Comme une belle femme qui ne s'offre pas d'emblée, ces "Miscellanées", parfois rebelles, valent l'effort de les courtiser jusqu'à l'orgasme littéraire.
 
Humour, poésie, dérision, nostalgie, véhémence, mélancolie, sensibilité, alchimie du rêver et du vivre... De "Mécompte de fées" à "Mécompte d'effet", plongez dans ce foisonnement gourmand et tragique dont vous ressortirez en vous pourléchant le coeur et l'esprit. L'oreille aussi ! Car l'écriture de Charles Simond est avant tout musique.
 
 
Miscellanées
 
[EXTRAIT]
 
A Colette
 
 
Mécompte de fées
 
 
     Quel est le masculin d'une fée ?
 
     Je ne m'étais jamais posé la question. Me voilà soudain stupide, hésitant entre regard bovin dûment estampillé et regard hagard d'algue contemplant un pélican lassé d'un long voyage. Je me gratte le lobe droit, puis le lobe gauche, espérant de mon cerveau - plutôt assez performant merci - un miracle qui ne se produit pas. Lourdes, quatre cent soixante-dix kilomètres.
     Quel est le masculin d'une fée ?... Je tente une échappatoire sémantique. Une fée n'étant qu'une sorte de magicienne, je propose "magicien". La fée me regarde avec un sourire dégoulinant de commisération sucrée. A moins qu'elle ne se fiche carrément de ma figure. En effet, là, devant moi, dans mon bureau sidéré : une fée !
     J'écrivais tranquillement une histoire de mayonnaise littéraire ; je lève les yeux : une fée ! Longue robe blanche pailletée, diadème argenté dans la fluide chevelure blonde, baguette magique. Inutile de lui demander ses papiers. Fée certifiée conforme. Bien sûr, je n'ai rien entendu. Contrairement aux Airbus A 380, les fées sont très discrètes dans leurs atterrissages. Pour ainsi dire, elles se condensent devant vous. C'est sans doute à l'état gazeux qu'elles se faufilent sous les portes entre les interstices du plancher. Il a bien fallu que ça tombe sur moi, un type paisible, rêveur en sandwich entre la littérature et les balades en campagne.
     Je lui demande ce qui me vaut l'enchantement de sa présence et l'emmerdement de sa question.
     - Vous avez été choisi par l'ordinateur, me répond-elle, la bouche en cul de courge.
     Ainsi l'informatique a envahi l'univers féerique. cruella@lesfunestes.enfer, morgane@lessympas.commelle. Virtuellement mort de rire. A se taper l'arobase par terre. Le rêve n'est plus ce qu'il était. Ce computeur d'ordinateur aurait pu choisir un quidam autre et me laisser à mes crapauds mayonnaise.
     Le  masculin d'une fée ?... Pourquoi pas le masculin de conchyliculture ou pleurodynie ! Mon orgueil n'en étant plus à un projectile près, je donne ma langue au chat Carabosse. J'espère que la félonne n'ira pas tartiner ma déconfiture dans tout l'espace intersidéral. La fée me gratifie d'un sourire angélique :
     - Mais voyons, nous n'avons pas de masculin !
  - Comment faites-vous alors pour vous reproduire, tac au tacai-je ? Parthénogenèse ? Scissiparité ?
     - Très simple, la baguette magique ! Nous n'avons même pas besoin de votre baguette magique personnelle messieurs !
     Fieffée coquine la fée ! J'en étais resté à la vertueuse fée Clochette, candide et ingénue. Celle-là tiendrait plutôt de la fée électricité. Erotico-nucléaire. Moi qui pensais qu'il en était du sexe des fées comme de celui des anges. J'approfondirais volontiers la question avec elle.
     Cette fée me fait de l'effet. Je lui propose un café.
     - Jamais pendant une mission. Mon enquête sur l'évaluation des connaissances humaines relativement au monde des fées n'est pas terminée. Pas brillants les résultats.
     - Il arrive à une fée d'être amoureuse ?
     - Seulement de sa baguette magique.
     Pauvres fées tout compte fait, nées sous X, constamment menées à la baguette et ignorantes des délices et orgues de l'amour.
 
     Sonnerie de téléphone. La fée fébrile farfouille entre les plis de sa robe de bal, extirpe son portable, jette un bref regard sur l'écran.
     - Excusez-moi, un message de ma chef de service...
     Elle est vraiment belle fée. A vous ébouriffer la libido !
     - Désolée, je dois rentrer. Adieu.
     La fée s'évapore avant que je ne puisse esquisser la moindre protestation. Déconfiture bis. Il ne me reste que ma mayonnaise littéraire et batracienne qui tourne au vinaigre.
 
     Et ce soir ma fée du logis. Intermittente, de plus en plus distanciée, de ma baguette magique.
 
_ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _  _
 
 

 

 
 
 
 
 
 
 
 
[QUATRIEME DE COUVERTURE]
 
Charles Simond et son ami Ramon Walewijk, peintre expressionniste, invitent Cézanne à leur rendre visite à Banne, petit village de l'Ardèche méridionale.
La semaine passée avec lui permet à Charles Simond, en la relatant, de s'exprimer sur la peinture du maître.
Touchée par la justesse de ces propos, Josiane Poquet a accepté de réaliser les quelques gouaches qui ponctuent ce reportage. Elle montre aussi par ses réalisations sa compréhension de la peinture de Cézanne sans sacrifier à sa propre signature.
Charles Simond, "brasseur de mots", comme il se présente lui-même, est né en 1946 au Puy-en-Velay. Infatigable colporteur de poésie, il veut croire en cette assertion de Jean-Pierre Siméon : "la poésie sauvera le monde".
Josiane Poquet, plusieurs fois primée, a été formée aux Académies Goetz et Julian à Paris. Elle résida de 1980 à 1982, à la "Casa Vélasquez" à Madrid.
 
 
Un rêve rendu à Cézanne
 
[EXTRAIT]
 
Mardi
 
Le béret dans tous ses débordements, la veste sombre en gros tissu, sa pointe de barbiche blanche et son épaisse moustache brocanteuse, on le croirait évadé d'un de ses autoportraits.
Cézanne nous salue froidement, visiblement contrarié de se trouver là, d'avoir accepté. Je range son barda dans le coffre et lui ouvre la porte de la Fiesta.
- Je ne monte pas dans cette carcasse.
Face à notre tendre persuasion, il cède finalement, enlève son béret et se casse en deux pour entrer dans la voiture.
- Bon Dieu de rhumatismes !
Le début du voyage est silencieux. Intimidés, Ramon et moi hésitons à entamer une conversation qui pourtant nous passionerait. Cézanne se lance soudain.
- Dans vos carcasses, comme dans le train d'ailleurs, le paysage s'échappe en permanence. Et nous échappe aussi. Il renie ses racines et se renie lui-même. La vitesse avale l'air. Le paysage ne respire plus. Il s'asphyxie... Il ne garde que la lumière et brouille les tons. Vos carcasses sont ... impressionistes ! Elles se foutent bien de la géologie des terres. Et de leur structure. Plus de géométrie, plus de plans, plus d'assises... Une salade de fruits ! Un arc-en-ciel de terre... C'est pour Monet et son oeil prodigieux. Sûrement. Mais là, son bras ne suivrait pas.
Le maître s'enthousiasme.
- Oh, j'ai fait moi aussi de l'impressionisme ! Je ne le renie pas. Une belle amitié avec Pissaro, le premier impressioniste. Nous sortons peut-être tous de lui. Un homme doux, bon, patient, généreux. Le maître qu'il me fallait... Mais la terre est ancrée, bon Dieu, plantée comme un arbre ! Je veux du solide, du permanent, de l'inébranlable ! Je veux maçonner la touche en gardant le paysage  vivant... La couleur, la couleur, il n'y a qu'elle pour tout traduire. Elle porte la vie. Elle est la vie.
Cézanne passe brusquement de l'exaltation à l'abattement. Son visage se ferme. Le maître, prostré, semble maintenant dormir.